Dans le monde de l’art du tatouage, où chaque artiste cherche sa signature unique, le nom de Yehia Moldaun résonne particulièrement fort. Ce designer palestino-suédois a provoqué une véritable révolution en transformant la beauté sacrée de l’écriture arabe en compositions géométriques dynamiques et abstraites sur la peau. Ses œuvres ne sont pas de simples dessins ; elles sont un langage visuel qui cartographie son propre parcours de Gaza à la Suède, en passant par Berlin et Le Caire, racontant une histoire de recherche et de transformation constantes.
Une signature unique : quand les lettres prennent une nouvelle forme
Au cours des sept dernières années, Yehia Moldaun a développé des milliers de designs, chacun instantanément reconnaissable. Son style est devenu une carte de visite, transformant des lettres, des mots et des phrases arabes ordinaires en œuvres d’art contemporain. Parmi les admirateurs de son talent figurent des personnalités telles que le musicien palestinien Saint Levant, l’actrice libanaise Taraff Al Taky et l’acteur égyptien Mohamed Hatem, qui portent fièrement les œuvres de Moldaun, les faisant passer des pages d’Instagram à leur propre peau.
Chaque lettre dans son exécution est une histoire distincte. Par exemple, la lettre arabe « mim » (م) peut apparaître sous une forme ouverte rappelant un losange ou un cercle, tandis que « alif » (أ) s’étire ou est traversé par une seule ligne pure. Parfois, Moldaun crée des images plus reconnaissables, directement liées à la source, comme le mot « amour » (حب) exécuté dans les contours de la Palestine. Cependant, son style signature réside dans des séries linéaires de lignes pures, de points, de triangles et de cercles, s’inspirant des motifs traditionnels vikings, amazighs et bédouins, ce qui confère à ses œuvres une profonde résonance culturelle.
Du manifeste politique à l’auto-détermination personnelle

En 2019, les œuvres de Moldaun ont littéralement « explosé » sur les réseaux sociaux grâce à des designs appelant à la révolution, à la résistance et à la justice. Cependant, Yehia lui-même admet s’être plongé dans le thème politique plus par nécessité que par désir. « Je ne voulais pas être un artiste politique, mais la situation partout – au Liban, au Soudan, au Yémen, en Syrie, en Palestine – est devenue si grave que je ne pouvais tout simplement pas rester à l’écart », partage-t-il.
Né et élevé à Gaza, Moldaun n’a jamais nié son identité palestinienne, mais il a passé des années à essayer de s’en distancier politiquement. « Mon identité palestinienne n’est pas la seule », souligne-t-il. « Je préférerais qu’elle soit une note de bas de page à la fin, plutôt qu’un titre. » Ce conflit intérieur se reflète dans son travail, où le personnel et le politique s’entremêlent, mais où le personnel reste toujours au premier plan, formant le récit unique de chaque tatouage.
Le tatouage comme carte de vie : la philosophie de Yehia Moldaun

Yehia lui-même porte 13 tatouages, dont la plupart ont été réalisés impulsivement, sur un coup de tête. Il montre avec un sourire son avant-bras gauche : « C’est mon préféré. » À côté d’un point d’encre solitaire et d’un nuage de dialogue vide trône un smiley. « Mon ami, qui ne dessine jamais, l’a dessiné, et un autre ami, qui n’a jamais tenu de machine à tatouer, l’a tatoué », rit Moldaun. Cet épisode illustre parfaitement sa philosophie inhabituelle.
Si on lui demandait sa devise, il dirait : « Les tatouages existent pour qu’on les regrette ». Mais dernièrement, il envisage de la changer en : « Je fais des lignes ». Cette phrase, simple à première vue, recèle un sens profond. Pour Moldaun, un tatouage n’est pas juste un dessin, c’est un rappel constant que l’on continuera à évoluer. Il est destiné à immortaliser une nuit, une période de vie ou une version de soi-même que, naturellement, on ne vivra plus jamais et on ne sera plus le même. C’est une ode à la mutabilité et à la croissance personnelle, gravée sur la peau.
Le langage comme tatouage : voyage et connaissance de soi
La conversation sur l’encre dérive inévitablement vers des réflexions sur le langage – parlé, écrit et incarné dans les tatouages. Sur ses limites, ses profondeurs et son pouvoir transformateur. Sur les versions de nous-mêmes que nous trouvons dans les différentes langues que nous parlons et sur la façon dont nous évoluons à travers elles.
Le parcours de vie de Moldaun est un kaléidoscope de lieux et de langues : Gaza, Égypte, Suède, Tunisie, Berlin. Il parle quatre langues, si l’on compte celle qu’il a créée lui-même. Dans chaque lieu et dans chaque langue vit une version de Yehia, et ses créations de tatouage sont une sorte de carte de ce voyage :
- Gaza et l’arabe : Pendant les 22 premières années de la vie de Moldaun, l’arabe était sa langue maternelle, étroitement liée à Gaza.
- Égypte et anglais : En 2011, après avoir quitté Gaza et en attendant l’asile politique en Suède, Yehia a appris l’anglais en Égypte. À cette époque, il se sentait « vulnérable » et « fragile ». Aujourd’hui, il dit que le Moldaun « romantique » et « réfléchi » existe en anglais.
- Suède et la langue « étrangère » : En 2013, Moldaun est arrivé à Malmö, en Suède, où il a passé six ans et obtenu la citoyenneté suédoise. Dans ce pays scandinave « sans soleil », le mot dominant dans ses pensées était « étranger ». C’est ce sentiment d’aliénation qui a donné naissance à son alphabet arabe géométrique, alors qu’il s’isolait pendant des heures dans sa chambre, se plongeant dans le monde infini du design.
L’un de ses rares tatouages, créé pour lui-même, est né d’un moment de révélation spirituelle en Suède. « Il signifie ‘Allah’ », dit-il en levant le même avant-bras. « Mais la plupart des gens pensent que cela ressemble à un logo Wi-Fi. » Moldaun explique qu’il s’est inspiré de l’écrivain libyen Ibrahim Al-Koni, qui a écrit que les anciens Égyptiens, en essayant de définir la puissance suprême au-delà de l’univers, ne pouvaient pas l’exprimer pleinement par le langage. Ils ont donc inventé un simple son – « La ». De là est né le mot « Allah ». Moldaun a gravé phonétiquement ce son avec la lettre arabe « lam » (ل), la conceptualisant comme des demi-cercles superposés – ce qui, oui, peut ressembler à des barres Wi-Fi pour certains.
Briser la sacralité : libérer les lettres arabes
« Mes designs disent : ‘Au diable votre idée de l’écriture’ », déclare Moldaun à propos de son interprétation géométrique de la langue arabe. Ce défi, selon lui, découle d’une tension plus profonde inhérente à la langue elle-même. « Il y a une certaine sacralité autour des lettres arabes et de la langue arabe elle-même, un poids sacré porté à travers l’histoire », explique-t-il. « Mon travail vise à briser cette sacralité non pas par manque de respect, mais comme partie d’un chemin vers la libération des lettres arabes des cadres culturels et religieux dans lesquels elles sont piégées. » Cette approche est significative dans la culture du tatouage, où les symboles traditionnels sont souvent réinterprétés pour acquérir une nouvelle signification, personnelle ou contemporaine.
À la recherche de l’équilibre : de la Tunisie au Caire
Après la Suède, Moldaun a passé un an en Tunisie, puis s’est rendu à Berlin. Cette ville, connue pour sa vie nocturne et sa scène créative, a transformé Moldaun en un extraverti. Il rencontrait constamment de nouvelles personnes, exprimant activement son côté social, ce qui, cependant, n’était pas toujours stable. À Berlin, il s’est moins consacré à ses passe-temps et à son art, mais c’est là que sa carrière de tatoueur a vraiment fleuri.
Maintenant, après avoir passé la dernière année au Caire, Moldaun semble avoir trouvé son équilibre. L’Égypte n’est ni Berlin ni la Suède. Ici, Moldaun est retourné là où il a d’abord vécu en exil, où il a appris l’anglais pour la première fois – quelque part entre l’extraverti qu’il était à Berlin et l’introverti qu’il était en Suède. « L’Égypte me donne les deux », dit-il. « Je peux choisir entre eux, et c’est un privilège. » Peut-être que Le Caire est l’endroit où toutes ses langues se rencontrent, où il puise dans chaque dictionnaire pour parler un dialecte qui résonne d’une manière unique avec ce chapitre de son travail, de sa vie et du Yehia en constante évolution.
Analyse d’expert : le tatouage comme déclaration culturelle dynamique
L’œuvre de Yehia Moldaun est un exemple frappant de la manière dont la culture contemporaine du tatouage transcende la simple décoration corporelle pour devenir une déclaration socioculturelle et personnelle profonde. Sa capacité à réinterpréter la calligraphie arabe traditionnelle à travers le prisme de la géométrie rend non seulement ses œuvres visuellement attrayantes, mais ouvre également de nouveaux horizons pour l’interprétation du patrimoine culturel. Dans un contexte de mondialisation et d’intérêt croissant pour les motifs ethniques, l’approche de Moldaun démontre comment les formes anciennes peuvent être actualisées et chargées de sens nouveaux, transcendant les connotations religieuses et politiques pour devenir un langage universel d’expression de soi. C’est une tendance marquante dans l’industrie du tatouage, où les artistes agissent de plus en plus non seulement comme exécutants, mais comme artistes-philosophes dont les œuvres provoquent un dialogue sur l’identité, l’histoire et le parcours personnel. La philosophie de Yehia sur les tatouages comme « rappels d’évolution » résonne profondément avec la vision du monde moderne, où le changement constant et la connaissance de soi sont des aspects clés de l’expérience humaine.