Tatouage-thérapie pour les vétérans : comment l’art aide à surmonter le traumatisme




La culture moderne du tatouage, dans le contexte de bouleversements sociaux à grande échelle, dépasse largement le simple embellissement du corps, devenant un puissant outil de réadaptation psychologique et d’auto-identification. Pour les personnes ayant traversé l’épreuve des combats, l’application d’un dessin sur la peau se transforme en une sorte de rituel pour retrouver le contrôle de sa propre vie et de son corps, affecté par des traumatismes physiques et mentaux. À Kharkiv et à Kyiv, ce phénomène a pris des formes institutionnelles : les studios de tatouage deviennent des centres d’adaptation où les vétérans reçoivent non seulement de nouvelles images, mais apprennent également l’art du tatouage, y trouvant un soulagement tant attendu et une nouvelle profession.

L’histoire d’Oleksandr Samus est un exemple frappant de la manière dont la guerre change la perception de l’art. Avant le début de l’invasion à grande échelle, Oleksandr travaillait comme caricaturiste et n’avait jamais envisagé une carrière de tatoueur. Le tournant est survenu lorsque une bombe russe a explosé près de chez lui, manquant de peu de tuer son fils adolescent. Malgré les objections de sa femme, Samus s’est engagé dans l’infanterie, a suivi une formation de mitrailleur, puis est devenu tireur d’élite, participant à de violents combats pour Bakhmut. C’est dans les tranchées, en dessinant les portraits de leurs proches pour ses camarades, qu’il a véritablement apprécié l’importance des tatouages. Le vieux préjugé, inculqué par ses parents, selon lequel le tatouage est l’apanage des marginaux et des criminels, s’est effondré sous la pression de la réalité du front.

Un chemin à travers la douleur : du champ de mines au studio

Un homme avec une prothèse de jambe est assis dans un studio de tatouage, s'appuyant sur l'accoudoir d'une chaise.




En décembre 2023, la vie d’Oleksandr a de nouveau changé : lors d’une mission dans la région de Donetsk, il a marché sur une mine antipersonnel. Il a subi neuf opérations complexes et l’amputation de son pied droit. Après sept mois d’un entraînement épuisant à la marche avec une prothèse, la question de son avenir s’est posée. Les programmes gouvernementaux de soutien aux vétérans sont souvent débordés, et c’est là que des initiatives privées sont intervenues. Oleksandr a rejoint le Vovk Studio à Kharkiv, créé spécifiquement pour la réadaptation des soldats blessés. Les fondatrices du studio, Olena Vovk et Nataliia Shchelkunova, ont des liens étroits avec l’armée : Nataliia est une vétérane qui a perdu son mari le premier jour de la guerre, et son fils Yevhen Hromadskyi est reconnu comme l’un des plus jeunes héros de l’Ukraine pour la défense de Kharkiv.

Le programme de formation du studio couvre non seulement les aspects artistiques, mais aussi des protocoles médicaux stricts. Dans l’industrie du tatouage, la sécurité est primordiale : l’utilisation d’aiguilles non stériles ou d’encres de mauvaise qualité peut entraîner une infection par l’hépatite, la syphilis ou le VIH. Pour les vétérans dont la santé est déjà compromise par leurs blessures, le respect des normes sanitaires devient une question d’honneur professionnel. Oleksandr, s’entraînant sur de la peau artificielle, souligne l’effet thérapeutique du processus : « Quand je fais un tatouage, j’oublie tout. La guerre laisse beaucoup de négativité et de stress, mais ici, au studio, j’ai l’impression de revenir à une vie paisible, en me plongeant dans une autre réalité ».

Transformation des symboles : du passé soviétique à l’identité nationale

Un tatoueur en gants bleus travaille sur un tatouage sur le bras d'un soldat ukrainien, assis dans un fauteuil.

Une analyse d’experts montre qu’au cours des dernières années, un changement tectonique s’est opéré dans la culture du tatouage de la région. Olena Poputnykova, fondatrice du studio Stroom à Kyiv, qui a créé son espace il y a près de dix ans comme alternative aux salons « old school » machistes, constate une forte augmentation de la demande de symboles patriotiques et personnels. Aujourd’hui, les clients militaires demandent massivement des trident, des emblèmes de brigades, des vers de poésie ukrainienne classique. Parallèlement, un processus inverse est observé : beaucoup cherchent à recouvrir (faire un cover-up) d’anciens tatouages à symbolique soviétique, comme la faucille et le marteau.

Les marqueurs linguistiques occupent une place particulière dans la nouvelle iconographie. Par exemple, le mot « palianytsia » est devenu un motif populaire pour les tatouages réalisés avec des polices élégantes. Ce n’est pas seulement le nom d’un pain, mais un symbole d’identité et de sécurité. Mariika Lobyntseva, artiste du Stroom Studio, raconte que sa collection personnelle de tatouages s’est enrichie d’une image de cocktail Molotov sur son poignet, en souvenir de la façon dont sa grand-mère de 86 ans en préparait dans sa cuisine pendant les premiers jours de la défense.

Type de symbolique Signification dans le contexte de la guerre Popularité
Armoiries et trident Identité nationale Très élevée
Signes runiques Lien avec la mythologie nordique et l’esprit guerrier Moyenne (suscite des débats)
Citations de poèmes Réflexion émotionnelle et mémoire Élevée
Motifs floraux La vie qui perce à travers les destructions En croissance

Le tatouage comme thérapie « substitutive »

Une femme se tient à l'entrée d'un studio de tatouage.

D’un point de vue psychologique, le tatouage remplit une fonction d’« ancrage ». La sensation physique de l’aiguille aide une personne souffrant de SSPT à revenir au moment présent, à sentir les limites de son corps. Mariika Lobyntseva, titulaire d’un diplôme en art-thérapie, souligne que si une séance de tatouage ne remplace pas un travail approfondi avec un psychologue, elle procure un sentiment inestimable de confort et d’acceptation. Selon l’OMS, environ 10 millions d’Ukrainiens sont exposés à un risque de troubles mentaux, et les méthodes de soutien alternatives deviennent vitales.




Cependant, la communauté médicale appelle à la prudence. Les médecins rappellent que le tatouage est une procédure invasive et qu’il ne peut pas être la seule méthode de traitement de la dépression ou du syndrome de stress post-traumatique. Il existe un risque que les personnes, dans un état de stress aigu, prennent des décisions hâtives concernant des dessins qu’elles regretteront plus tard. Néanmoins, pour des artistes comme Oleksandr Samus, c’est une chance de nouvelle vie. Son premier tatouage personnel qu’il prévoit de se faire est une image d’une plaque de blindage sur son avant-bras avec le visage de sa femme au centre. Pour lui, c’est un symbole de ce pour quoi il s’est battu et de ce pour quoi il continue de vivre, ayant échangé son fusil de sniper contre une machine à tatouer.




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