Le tatouage a depuis longtemps cessé d’être une marque de marginalité pour devenir un objet d’étude académique à part entière. En Estonie, cette question est abordée par Oskar Poll, un artiste tatoueur avec dix ans d’expérience, qui mène parallèlement des recherches scientifiques sur l’histoire de la culture locale du tatouage. Ses observations montrent comment, en quelques décennies, non seulement l’ensemble des motifs a changé, mais aussi le contexte social même dans lequel les gens décident de se faire tatouer.
Du graphisme au travail scientifique
Poll lui-même précise avec un sourire son ancienneté : « Huit ans complets, et les deux premières années, c’était une période d’essai ». Il a obtenu son baccalauréat en arts graphiques à l’Académie des Arts d’Estonie, et c’est là qu’il a commencé à photographier des tatouages soviétiques, rencontrant des gens dans la rue. Ce projet s’est transformé en une thèse de master, et Poll travaille maintenant sur son doctorat. Selon lui, aborder des inconnus avec la demande de photographier leur tatouage donnait parfois l’impression d’être un harceleur : il repérait la personne de loin, la suivait, expliquait son objectif et demandait quand, où et pourquoi le tatouage avait été fait. Avec le temps, il a développé une compétence : il pouvait deviner le dessin d’une personne en fonction de son type.
Motifs soviétiques : ancres, mouettes et femmes
Dans son mémoire de master, Poll a analysé quels tatouages étaient populaires à l’époque soviétique et ce qu’ils signifiaient. Les images marines dominaient : ancres, navires, mouettes, ainsi que des portraits de femmes. Le chercheur souligne que les femmes ont toujours été la principale source d’inspiration dans le tatouage. En Occident, le tatouage est resté longtemps une sphère masculine en raison de son lien avec les sous-cultures masculines, et les hommes se faisaient tatouer des images de femmes.
L’ensemble typique des tatouages soviétiques ressemblait à peu près à ceci :
- thèmes marins : ancres, navires, mouettes, vagues ;
- portraits et images de femmes ;
- crânes, roses, chats ;
- symbolisme militaire.
Thèse de doctorat : comment le tatouage est arrivé en Estonie dans les années 1990
Pour sa thèse de doctorat, Poll s’est penché sur la période de transition des années 1990, lorsque les premiers tatoueurs professionnels et studios sont apparus en Estonie. Il étudie d’où venaient les machines et l’équipement, d’où venait l’idée de devenir tatoueur, car auparavant, une telle profession n’existait tout simplement pas. Selon Poll, l’histoire du tatouage en Estonie n’avait pas été étudiée de manière systématique auparavant, et cela est à la fois intéressant et effrayant : chaque affirmation sera ensuite soit acceptée comme vérité, soit contestée.
Comparaison des époques : ce qui a changé
La principale différence entre les tatouages modernes et soviétiques réside dans l’énorme étendue du choix. Auparavant, il existait un ensemble limité d’images prêtes à l’emploi, tandis qu’aujourd’hui, les sources de motifs sont pratiquement illimitées, en grande partie grâce à Internet. Les outils diffèrent également : aujourd’hui, on utilise des machines, alors qu’à l’époque soviétique, des machines artisanales étaient utilisées dans les prisons, et avant cela, une simple aiguille et de l’encre. De plus, le tatouage est devenu massivement populaire auprès des femmes, alors qu’auparavant, c’était plutôt une exception.
| Paramètre | Époque soviétique | Époque moderne |
|---|---|---|
| Motifs | ensemble limité : ancres, roses, chats, crânes | large éventail, y compris des sources numériques |
| Outils | aiguille avec encre, machines artisanales | machines professionnelles |
| Public | majoritairement des hommes | hommes et femmes à parts égales |
| Profession | n’existait pas en tant que telle | studios et artistes établis |
Le regard expert sur le matériel de Poll révèle un changement important : le tatouage est passé d’une pratique sous-culturelle fermée à un environnement visuel ouvert, où l’histoire se lit par couches. Les dessins soviétiques sont un document d’une époque où le choix était restreint et les significations ancrées par la tradition des marins, des militaires et des prisonniers. La pratique moderne, au contraire, reflète l’individualisation : la personne compose son dessin à partir d’un pool visuel mondial. Pour la culture du tatouage dans son ensemble, cela signifie que des recherches locales comme le travail de Poll deviennent la clé pour comprendre comment les tendances mondiales s’implantent dans des contextes nationaux spécifiques et lesquelles d’entre elles restent dans la mémoire populaire.